comment les groupes Whatsapp de voisins peuvent vite devenir un enfer

Si les groupes WhatsApp de voisins, souvent nés pendant une crise sanitaire, ont été efficaces à leurs débuts, ils ont aussi été frustrants. Et parfois, ils ont même intensifié la tension entre les habitants d’un même immeuble.

“Au début, c’était assez idyllique”, se souvient Jean*. “Certains voisins ont proposé de livrer des courses pour les personnes âgées. Nous avons partagé un moment dans le parc, mais cela a dégénéré et est devenu nocif.”

Cet habitant de Saint-Ouen-sur-Seine (Saint-Saint-Denis) explique comment son groupe WhatsApp d’une cinquantaine de copropriétaires, créé lors de sa première interpellation, a vite tourné au vinaigre.

“C’était le gros oubli, les résidus de cigarettes retrouvés dans le jardin, le beffroi cassé de la porte, c’était bien la faute des locataires du premier étage… Ils ont été la cause de tous nos malheurs.”

Accusations portées sans aucun fondement. Jean n’en pouvait plus de l’hostilité de leurs messages. « De l’agressivité passive, le ton est passé à l’agressivité pure », à des attaques personnelles tombant « du niveau de certains commentaires sur Twitter ». Il décide alors de quitter le groupe car il “a créé des tensions là où il aurait dû les résoudre”.

Un des deux voisins

Comme dans la résidence de Jean, les groupes de voisins WhatsApp deviennent de plus en plus populaires. Dans enquête Environ 57% des répondants en 2021 publiés par l’Institut national d’études démographiques (INED) ont déclaré utiliser des outils numériques (SMS, emails ou réseaux sociaux) pour communiquer avec leurs voisins.

Mais cela ne s’applique pas à tout le monde. la pratique semble avoir été plus développée dans les quartiers bourgeois et aristocratiques. Les voisins qui sont plus susceptibles de communiquer par le biais de ces outils ont souvent des revenus et des niveaux d’éducation plus élevés ; 71 % des managers culturellement dominants les utilisent, contre seulement 33 % des travailleurs non qualifiés.

La pratique s’est développée avec la crise sanitaire, comme à la résidence de Jean. “C’était une manière à la fois de s’entraider et de briser l’isolement”, explique Marie Despres-Lone, professeure en sciences de l’information et de la communication à l’université Lumière Lyon 2 et directrice de l’Institut de la communication, qui a étudié le phénomène. “Il y avait de bons exemples de solidarité.”

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Vie sociale “recréée”.

Pet-sitting, prêt d’outils, commande de paniers de fruits et légumes… Ces groupes sont souvent très efficaces, explique Laurence Allard, professeure en sciences de la communication et chercheuse à l’université Sorbonne Nouvelle-Paris 3.

“Ils compensent le manque de sociabilité du mode de vie urbain”, note-t-il pour BFMTV.com. “Ces groupes revitalisent la vie sociale et réinventent la civilisation urbaine.”

Si Marie Despres-Laune a aussi pu constater des “réconciliations” entre voisins, elle estime néanmoins que ces regroupements n’ont pas fondamentalement changé les relations de voisinage. “Quand ils étaient implicites ou limités à juste bonjour/bonsoir, ils ne se développaient pas davantage.”

Car, selon cet universitaire, ces échanges n’avaient pas vocation à durer. “Après la crise sanitaire, quand les gens ont repris leur vie, c’est devenu périphérique”, raconte-t-il. “Nous n’avions pas grand-chose à nous dire et nous sommes passés à autre chose.”

Les discussions sont parfois “super violentes”

Le groupe WhatsApp de la copropriété de Lisa* n’a pas vraiment changé quoi que ce soit dans les relations de voisinage. Installé dans un immeuble d’une vingtaine d’appartements, ce propriétaire parisien souhaite encore qu’il soit possible de nouer des liens. “Personne n’a jamais proposé d’apéro, c’est dommage”, a-t-il déploré auprès de BFMTV.com. “La seule fois où le voisin m’a parlé, c’était pour me crier dessus parce que j’avais parlé trop fort au téléphone.”

Et les échanges dans son groupe de voisins sont loin d’être chaleureux. Il évoque le dernier débat épineux sur le choix de la couleur pour la rénovation d’un escalier. “Chaque fois qu’on proposait une couleur (un des membres du comité syndical disait que c’était ‘sale’, ‘horrible’, ‘dégoûtant'”), se souvient-il.

“C’était une violence extrême. Tout à coup, personne n’a osé enchérir quoi que ce soit, et c’est sa couleur qui a gagné.”

Un vocabulaire florissant, qui n’a rien d’étonnant sur Whatsapp, constate Laurence Allard, spécialiste de la pratique de l’expression numérique. « C’est un réseau de messagerie sociale qui fait partie de la généalogie des conversations téléphoniques. C’est comme une conversation qui va être complétée par du texte, d’où la verbalité des échanges.”

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Et avec ces groupes qui se multiplient, l’un réservé aux voisins, l’autre au travail, l’autre aux amis et le dernier à la famille, des dérapages se produisent. “On communique sur plusieurs canaux en même temps et on finit par oublier la distance ou le degré d’intimité.” Avant de glisser dans des commentaires déplacés ou des remarques carrément intrusives.

Pouce en l’air émoticône

Comment répondre à de tels messages sans craindre de paraître grossier ? “On sait comment on rentre dans ce genre de groupe, mais on ne sait pas comment en sortir”, note Marie Despres-Launay. Quitter un groupe, comme l’a fait Jean, peut donc être assimilé à une insulte, comme claquer une porte.

“Ce sont les règles de la vie en société”, poursuit Laurence Allard, également co-auteur des Écologies du smartphone. “Les rituels de civilité se déplacent dans la vie numérique, c’est donc la norme de répondre quand quelqu’un vous dit” bonjour “.”

Alors que Lisa, interviewée ci-dessus, fait toujours partie de son groupe de voisins WhatsApp, les échanges sont minimes. Lorsque le prestataire est venu pour la réparation, la jeune femme s’est chargée de programmer le rendez-vous et a donc communiqué le jour et l’heure aux autres propriétaires via un groupe WhatsApp. Personne n’a répondu. Sauf pour un voisin qui a envoyé un emoji pouce levé.

« Mais est-ce que cela voulait dire qu’il était d’accord sur le principe ou allait-il être là pour recevoir le fournisseur ? », demande Lisa. “Nous pensons qu’un tel groupe facilite la résolution des problèmes, car nous sommes en contact direct les uns avec les autres, mais encore faut-il que les gens répondent.”

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Un jardin communautaire pour fédérer le groupe

Bien que certains groupes restent dynamiques, cette vigueur s’explique souvent par des projets communs. C’est le cas de la résidence de Benoit Maingou, président d’un syndicat coopératif de 120 logements à Angers (Maine-et-Loire).

“Par exemple, nous avons créé une bibliothèque partagée et un système de récupération d’eau de pluie pour un jardin partagé”, énumère-t-il pour BFMTV.com.

Un concert a également eu lieu dans le parc et une troupe de théâtre a été invitée. “L’idée est que les voisins se rencontrent, en fait tout est prétexte à créer du lien”, ajoute-t-il.

Mais pour arriver à ce résultat, il a fallu créer des dizaines de groupes WhatsApp, chacun dédié à un sujet, des finances aux emplois, en passant par le dépannage thermique, les relations de voisinage, le compostage ou le jardin ; un compte privé et une page publique sur Facebook, un autre. à Matera (prestataire de services de l’union coopérative) et plusieurs formulaires en ligne réservés aux résidents de la résidence.

Lampe de rechange. Changer le nom sur la boîte aux lettres ? L’objectif de ces nombreuses pages, formulaires et regroupements est de simplifier la vie des résidents, assure Benoît Maingay, particulièrement investi dans la vie de sa résidence. Et il fonctionne. Mais il admet que la création de ces outils a parfois été difficile.

“Au début, nous n’avions qu’un seul groupe sur WhatsApp, si nous ne le consultions pas régulièrement, nous pouvions facilement recevoir 200 messages, il était difficile de remonter à un fil, et nous noyions.”

Le système n’est pas encore optimal, juge-t-il. Alors les groupes se déplacent vers Discord, le logiciel de messagerie. “Cela permettra d’avoir une arborescence plus précise”, ajoute Benoit Maingay. “On va pouvoir classer les conversations, en archiver certaines, ce sera plus simple.”

*Les témoins ont souhaité rester anonymes.

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